Voir les biens de ce lieu repris à l'inventaireLa place Eugène Flagey forme un trapèze où débutent et aboutissent un grand nombre de voiries: au nord, la chaussée d'Ixelles et la rue de Vergnies; à l'est, les rues Malibran, des Cygnes et de la Brasserie; au sud, la chaussée de Boondael et la place Sainte-Croix; à l'ouest, l'avenue Charles de Gaulle, la chaussée de Vleurgat et la rue Lesbroussart. C'est également sur son côté ouest qu'elle est bordée par la pointe du Grand Étang d'Ixelles.

Berceau du premier noyau villageois d'Ixelles, la place Flagey résulte de l'assèchement de la pointe nord d'un des étangs formés par le Maelbeek. Prenant sa source dans le domaine de l'abbaye de La Cambre, le Maelbeek alimentait jusqu'au XIXe siècle un chapelet de quatre étangs pour ensuite cheminer vers Etterbeek en passant par l'actuelle rue Gray. Un premier étang (le Paddevijver), le plus petit, a été remblayé pour former l'actuel square de la Croix Rouge; les deux suivants (le Pennebroeck et le Ghevaert), réunis aujourd'hui, longent l'avenue des Klauwaerts et enfin le dernier, le Grand Étang (le Elssenvijver), a été amputé de sa pointe nord pour former la place Sainte-Croix, aujourd'hui place Eugène Flagey.

Le [i]Corenmolen[/i] et son bief, vers 1750 (© AGR, [i]Cartes et plans, inventaire manuscrit[/i], 643).

Dès le XIIIe siècle, se trouvait aux abords du Grand Étang, à hauteur de l'actuelle rue des Cygnes, un moulin à eau appelé Corenmolen (de koren – blé). Propriété de l'abbaye de La Cambre, ce moulin était actionné par les eaux du Maelbeek, retenues par une digue. Les quelques maisons qui se groupèrent peu à peu autour de ce moulin allaient former le village d'Ixelles.
Au pied de l'actuelle rue de Vergnies se trouvait un hospice, qui existait déjà en 1300. Cet établissement charitable était un lieu de repos pour les passants et porteurs de bois revenant de la forêt de Soignes, avant qu'ils n'entament la difficile montée du Zwaerenberg (ou Montagne d'Ixelles), actuelle chaussée d'Ixelles. Très tôt, l'hospice fut doté d'une chapelle dédiée à la Vierge et à la sainte Croix dont elle abritait des reliques. La chapelle prit de plus en plus d'ampleur et fut reconstruite à plusieurs reprises, jusqu'à l'assèchement de l'étang. Un cimetière fut également établit à proximité jusqu'à son transfert en 1832 à hauteur de l'actuelle rue du Bourgmestre.

De gauche à droite, les brasseries [i]Saint-Hubert[/i] et [i]De Sterre[/i], au milieu du XVIIIe siècle (© AGR, Cartes et plans manuscrits, 8676/A).

Les rives du Grand Étang favorisèrent également l'installation de l'industrie brassicole. Ainsi, la brasserie Saint-Hubert –mentionnée dès le XVIIe siècle– se trouvait dans l'actuel îlot formé par la place et les rues des Cygnes et de la Brasserie. À côté se trouvait De Sterre, un cabaret-brasserie mentionné dès le XVIIe siècle. De Zwaan (mentionné dès le XVe siècle) occupait la rive à proximité de l'actuelle chaussée de Boondael. Sa voisine, la brasserie Spagniën, semble avoir été l'une des premières du village. Elle fut construite avant 1596. Le Don Juan, cabaret-brasserie mentionné dès le XVIIe siècle, sera plus connu aux XIXe et XXe siècles sous le nom de La Maison blanche. Il fut détruit dans les années 1930 pour laisser place à l'Institut national de radiodiffusion (INR). À ces établissements s'ajoute la brasserie L'Italie qui se trouvait jusqu'en 1890 au croisement des rues de la Digue et de la Brasserie (voir ces voiries). Les établissements construits sur les rives de l'étang furent détruits entre 1930 et 1935, lors du réaménagement de la place.

L'arrêté royal du 18.06.1856 autorisa l'expropriation de la pointe nord du Grand Étang en vue d'y établir une place publique et une église. Le remblayage qui s'ensuivit provoque le départ des brasseurs dont les établissements devinrent des guinguettes. Un premier Plan relatif à l'ouverture de la place Sainte-Croix, dû à Victor Besme et daté du 20.04.1863, fut fixé par arrêté royal le 13.08.1864. Initialement prévue au centre de la place, l'église fut déplacée en regard de celle-ci, à côté de l'estaminet La Maison blanche (soit à son emplacement actuel). Afin de donner une vue plongeante sur la nouvelle église, on modifia le tracé du dernier tronçon de la chaussée d'Ixelles qui empruntait auparavant le tracé de la rue de Vergnies. Le plan parcellaire de P. Popp dressé vers 1866 permet de se rendre compte de la densité des immeubles autour de la nouvelle place.

Place Eugène Flagey (anciennement place Sainte-Croix), marché (Collection Dexia Banque).

Avec l'installation d'un kiosque à musique, d'un jeu de balle, d'un vélodrome, d'un marché hebdomadaire, d'un arrêt de tramway (dès 1873) et la création de nouvelles voies y aboutissant (les rues Malibran, de la Brasserie et Lesbroussart) en plus des chaussées d'Ixelles et de Boondael préexistantes, la place devint rapidement un petit centre en communication aisée avec les communes voisines. Ce nouveau pôle attira rapidement de nouvelles constructions citadines qui côtoyaient les anciennes maisons villageoises existantes. En juillet 1894, on y inaugura le monument à Charles De Coster (voir la notice s'y rapportant).

Au début du XXe siècle, le Conseil communal émit le souhait de construire, place Sainte-Croix, un édifice public de prestige afin de transformer celle-ci en un véritable centre urbain. En 1906, la Commune organisa un concours public dont le programme portait sur la construction de bâtiments destinés à abriter une justice de paix, un bureau de police et des locaux pour le parquet du tribunal de police, un arsenal des pompiers, un bureau de bienfaisance, un conseil de prud'hommes et le comité de patronage des habitations ouvrières. Ces bâtiments devaient être construits du côté nord de la place et rue de Vergnies. En octobre 1907, le lauréat, l'architecte Eugène Dhuicque, fut chargé de l'exécution des travaux. Mais de nombreux contretemps contrarièrent la réalisation des plans définitifs: dédoublement de la justice de paix, agrandissement de l'arsenal des pompiers, … Ces plans furent remis en février 1910. Des années passèrent sans qu'aucun travaux ne furent réalisés.

Projet d’aménagement de la place Sainte-Croix, architecte Eugène Dhuicque, s.d, ACI/TP 35 farde 139 [i]Aménagement Place Sainte-Croix.[/i].

Entre-temps, l'administration communale décida de construire ses bâtiments sur tout le pourtour de la place. Adaptant ses plans, Eugène Dhuicque souhaitait «réaliser un vaste décor de fond au quartier des Étangs et créer une sorte de forum communal évoquant le souvenir des vieux marchés flamands dominés par leurs beffrois», tel qu'il l'indique en marge de son nouveau projet datant de novembre 1912. Néanmoins, ces plans évoquent plus le style Beaux-Arts français qu'un style dit «flamand»: travées identiques de trois niveaux –arcade au rez-de-chaussée– sous toit en pavillon percé de lucarnes. La place elle-même évoque un jardin à la française. Un nouveau plan général d'alignement et d'expropriation par zones fut approuvé par arrêté royal le 01.09.1913.

La Commune renonça ensuite à édifier, place Sainte-Croix, l'arsenal des pompiers et le bureau de police. Il fallut dès lors convenir d'une nouvelle convention afin que l'architecte dessine un nouveau projet. Survint alors la longue période d'inactivité forcée que fut la Première Guerre.

Projet d’aménagement de la place Sainte-Croix, architecte communal Alphonse Boelens, 1922, ACI/TP 35 farde 139 [i]Aménagement Place Sainte-Croix.[/i].

En février 1919, une commission fut chargée de faire un rapport sur l'aménagement de la place Sainte-Croix. Treize ans s'étaient écoulés depuis le concours et de nouvelles propositions furent formulées: certains émirent l'idée d'édifier sur la place un nouvel hôtel communal, d'autres une salle des fêtes ou encore un musée. On écarta le projet de Dhuicque pour son côté jugé trop austère, sans rapport avec la nature commerciale de la place, et on préféra s'orienter vers un style inspiré de la Renaissance flamande. Les archives de la commune d'Ixelles conservent d'ailleurs des projets de l'architecte communal Alphonse Boelens abondant dans ce sens (1922). Le financement du projet posa également problème: on traversait alors une crise économique et des appels furent lancés afin de trouver un groupe financier pouvant se substituer à l'autorité communale. Sans succès.

Le 04.09.1931, un nouveau plan pour la Transformation de la Place Sainte-Croix et de ses abords fut arrêté et se substitua dès lors à celui de 1913: toutes les maisons bordant la place furent expropriées et leurs alignements rectifiés de manière à former un trapèze quasi régulier. La Commune prit ensuite la décision d'y construire une salle des fêtes dont la façade annoncerait le style de l'ensemble de la place. Un concours fut lancé en 1931 et il fut remporté par l'architecte Camille Damman. Son projet ne fut jamais réalisé puisqu'une partie de la parcelle qui devait lui être consacrée fut vendue en 1932 à l'Institut national de radiodiffusion (INR).

Place Eugène Flagey 11-12-13 à 1-2-3.

En effet, l'INR, à l'étroit dans ses installations inadaptées éparpillées à Ixelles, lança en 1933 un concours d'architecture pour un nouvel immeuble à construire sur le côté sud de la place Sainte-Croix. Deux épreuves furent nécessaires afin de trouver un projet répondant aux exigences techniques (notamment acoustiques) du bâtiment. Le projet retenu fut celui de l'architecte Joseph Diongre, de style moderniste (voir n°18-18A – rue Alphonse de Witte 4 – rue du Belvédère 27-29). Les membres du Conseil communal n'étaient pas très sensibles à ce style mais ils acceptèrent néanmoins que les façades des futures constructions du pourtour de la place soient édifiées dans un style semblable, afin de lui donner un caractère homogène. Ainsi, le 03.11.1935, Paul-Henry Spaak, en posant la première pierre de l'INR, scella le sort architectural de la place.

En 1937, la place reçut le nom d'Eugène Flagey (1877-1956), bourgmestre de l'époque, avocat et figure marquante du libéralisme bruxellois. Seul le parvis de l'église conserva le nom de place Sainte-Croix.

En 1938, alors que s'achevait la construction de l'INR, débuta celle de l'immeuble de la Société des habitations à bon marché de la commune d'Ixelles entre les rues Malibran et des Cygnes, également appelé Bloc Malibran et Victory House (voir n°29-30-31-32-33 – rue Malibran 1 – rue des Cygnes 2-6-8-10).

Place Eugène Flagey 28-28A-28B à 20-21-22 (photo 2010).

La construction des abords de la place se poursuit après la guerre, entre 1948 et 1963. C'est d'abord le côté compris entre la chaussée d'Ixelles et la rue de Vergnies qui est bâti: n°4-5, architecte Émile Pater, 1948; n°6-7-8, architecte Stukkens, 1949; n°11-12-13 – chaussée d'Ixelles 322-324, architecte Yvan Blomme, 1954 (voir ce numéro); n°1-2-3 – rue de Vergnies 35-37-39-41, architecte A. Mouthuy, 1955; n°9-10, architecte Josse Franssen, 1956. Viennent ensuite les bâtiments compris entre les rues des Cygnes et de la Brasserie: n°20-21-22 – rue de la Brasserie 123, E. Brioen, 1958; n°23-24, architecte Jean Van Hall, 1959; n°25-26-27, architecte Jean Van Hall, 1959; n°28-28A-28B – rue des Cygnes 5-7, architecte E. Brioen, 1960. L'ensemble est complété par le n°2-4-6-8-10 chaussée de Boondael – 162 rue de la Brasserie (architecte Y. Goetghebuer, 1962), le n°19 (architectes Michel Barbier et Alain Vulihman, 1963) et l'immeuble à l'angle des rues Malibran et de Vergnies, rue de Vergnies 42-44 – rue Malibran 2-4-6-8-10 (architecte Jacques Mignolet, 1964).

L'ensemble, bien que construit en près de trente ans, affiche une grande homogénéité. Comme l'avait imposé le Conseil communal, les nouveaux bâtiments sont «calqués» sur l'INR. Chaque immeuble présente une hauteur similaire, une façade en briques jaunes, un rez-de-chaussée commercial surmonté d'un entresol et couronné d'un auvent en béton, des bandeaux de fenêtres, un toit-terrasse. Ces derniers éléments confèrent à l'ensemble des lignes horizontales presque continues. Chaque immeuble conserve néanmoins ses spécificités architecturales.
À l'angle de la rue des Cygnes se trouve une sculpture due à Irène Vilar et rendant hommage à Fernando Pessoa (1888-1935). Il s'agit d'un portrait surdimensionné du poète portugais, inauguré en juin 1989. La communauté portugaise de Belgique est très présente dans le quartier.

Durant les années 2000, la place Flagey a subi de profonds réaménagements, notamment en vue de la mise en place d'un bassin d'orage en sous-sol. À cette occasion, des fouilles archéologiques portant sur les sites de la chapelle Sainte-Croix et du cimetière y attenant ont été menées: une petite partie des murs de la chapelle et 34 tombes (datant du XVe siècle à 1832) ont été découvertes.

Sources

Archives
ACI/TP Historique des rues (1925).
ACI/TP 123.
ACI/TP 35 farde 139 Aménagement Place Sainte-Croix; 35 Place Sainte-Croix – Bloc Brasserie (pl. Flagey).
ACI/TP Pl.2 Place Sainte-Croix.
ACI/Urb. 4-5: 123-4-5; 6-7-8: 123-6-7-8; 1-2-3: 123-1-2-3; 9-10: 123-9-10; 20-21-22: 123-20-21-22; 23-24: 123-23-24; 25-26-27: 123-25-26-27, 123-25; 28-28A-28B: 123-28-28A, 123-28.

Ouvrages
DEROM, P., Les sculptures de Bruxelles. Catalogue raisonné, Patrick Derom Gallery, Bruxelles, 2002, p.98.
HAINAUT, M., BOVY, Ph., Ixelles-Village et le quartier des Étangs, Commune d'Ixelles, Bruxelles, 1998 (À la découverte de l'histoire d'Ixelles, 3).
HAINAUT, M., BOVY, Ph., Les étangs et l'Abbaye de la Cambre, Commune d'Ixelles, Bruxelles, 1998 (À la découverte de l'histoire d'Ixelles, 4).
Le quartier des étangs d'Ixelles, Ministère de la Région de Bruxelles-Capitale, Bruxelles, 1994 (Bruxelles, Ville d'Art et d'Histoire, 10).
GONTHIER, A., Histoire d'Ixelles, Le Folklore Brabançon, Impr. De Smedt, Bruxelles, 1960, pp.45-90, 134-135, 151-154, 208-210.
GUILLAUME, A., MEGANCK, M., et al., Atlas du sous-sol archéologique de la Région de Bruxelles:15 Ixelles, Bruxelles, 2005, pp.50-58.
Ixelles, Ensembles urbanistiques et architecturaux remarquables, ERU, Bruxelles, 1990, pp.89-92.
LE ROY, P., Monographie de la commune d'Ixelles, Imprimerie Générale, Bruxelles, 1885, pp.290-293.

Périodiques
«Concours pour le projet de construction d'une Salle de Spectacles avec locaux accessoires, Place Sainte-Croix à Ixelles», L'Émulation, 6, 1932, pp. 163-166.
DU JACQUIER, Y., «Brelan de jolies places à Ixelles», Mémoire d'Ixelles, 13, 1984, s.p.
MARTINY, V.-G., «L'aménagement de la place Sainte-Croix à Ixelles, aujourd'hui place Eugène Flagey, ou un exercice de longue haleine», Bulletin de la Classe des Beaux-Arts, 6e série, T. IV, 1-6, Académie royale de Belgique, Bruxelles, 1993.